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Miroir : Karlota Alevosía.

Karlota est une sorcière. Une vraie. De celles qui vous envoûtent et qui s'engagent. De celles qui ramènent leur grande gueule et ont le coeur sur la main. 

Dernièrement, elle a affirmé ses positions sur Instagram, notamment face à la récurrence de la sorcière comme un simple archétype. Vous avez pu l'entendre dans La Poudre

Pour la remercier de la confiance qu'elle m'a accordée, en me conviant deux fois à la Semaine des magies (et en me proposant ma toute première conférence), et parce qu'il est important de faire entendre nos voix, je lui ai proposé cette interview. Accrochez vos ceintures, c'est parti.

Peux-tu te présenter en quelques lignes ? Ton parcours spirituel, ton parcours personnel, tes engagements…

Je m’appelle Karlota Alevosía, 29 ans, basque-espagnole immigrée en France. Je suis anthropologue, médiatrice culturelle et ethnobotaniste de formation universitaire, tarologue de jour et sorcière anarcho-chaote de nuit. 

Mon parcours spirituel est assez bordélique. J’ai passé mon enfance au Pays Basque où la mythologie et le folklore local sont des parties inhérentes du quotidien. Notre cosmogonie est sorcière : Mari, déesse-sorcière mère, dont le conjoint est un serpent de feu volant qui provoque des éclairs au ciel, est la créatrice et la destructrice de toute chose. J’ai baigné dans la connexion avec la nature depuis gamine non seulement parce l’école basque (ikastola) fait un point d’honneur à l’éducation à l’écologie et la sauvegarde de la flore et la faune locale mais aussi parce que ma mère avait une herboristerie. On était très souvent dans la forêt. J’ai toujours eu des expériences magiques que je ne séparais pas vraiment de la réalité jusqu’a être confrontée au cartésianisme des adultes et la rentrée en adolescence. J’ai toujours, seule ou avec des amies, pratiqué des rituels que je pensais inventer totalement jusqu’a ce que je me plonge dans la littérature des sciences occultes à la vingtaine et je retrouve des gestes et des mots que je pensais spontanés. Je me suis d’abord surtout beaucoup intéressée aux systèmes de magie complexes comme le Cabbalistique, Thelema, ou la magie du Chaos. J’étais très influencée par la littérature américaine parce que il n’y a quasiment rien de traduit en français et très peu en espagnol. Peu à peu j’ai commencé à trouver des pistes sur la sorcellerie traditionnelle européenne jusqu’a tomber sur le Poison Path qui me passionne aujourd’hui. Pour ce qui est du tarot, que je ne considère pas comme un outil magique, mais bien comme une source d’informations centenaire sur la psyché humaine et l’arbre de la vie, j’ai tiré les cartes depuis que ma tante m’a offert mon jeu à 11 ans. J’ai commencé à tirer les cartes contre de l'argent dans des stands de rue pendant un moment particulièrement difficile de ma vie, et le tarot m’a permis de me reconstruire

Mes croyances sont assez complexes et personnelles au final, mais ma spiritualité est axée sur la canalisation et l’échange d’énergies avec les arketypes du sauvage et du primitif. Ce qui m’intéresse et me nourrit est la libération de l’esprit. Pour moi la magie est politique, et pas seulement dans un sens performatif comme celui du Witch Blok par exemple (que j’adore, soit dit en passant), parce qu’elle permet de lutter contre l’oppression sociale. De tout temps,  les pratiques sorcières et magiques populaires, ont lutté contre la tyrannie du pouvoir religieux, politique et économique établi. La magie sert à transcender les structures de pouvoir à travers la transgression. Je suis ouvertement anarchiste et féministe intersectionnelle méga reloue, enfant de famille homoparentale oblige. 

 

Ton ADN magique : comment te définis-tu aujourd'hui ?

Comme sorcière anarcho-chaote à la main verte et empoisonneuse. <3 Mais je suis ouverte à toute évolution de mon Pokemon intérieur. ^^ ([ndlr] C'est Pika qui va être content.)

 

Tu as récemment pris position publiquement sur différents sujets. Je pense notamment à ton coup de gueule en Instagram story sur les "sorcières modernes", ta réponse à la vision de la sorcière que défend Mona Chollet dans la Poudre (une sorcière ne jetterait pas de sorts), ou encore ton article adressé à Sephora et Pinrose lors de la tentative de commercialisation de leur "kit de sorcière". Et je t'avoue que c'est un peu tout ça qui m'a enfin décidée à t'inviter ici. Que penses-tu du lissage marketing de ce que les journalistes appellent "la figure de la sorcière" ? Quels sont les ressorts de cette dépolitisation commerciale selon toi ?

Cette récupération me donne la nausée. Vraiment. L’opportunisme commercial et l’appropriation culturelle est vraiment navrante. Ce que je trouve le plus dommage c’est vraiment cette grosse confusion entre développement personnel et/ou spiritualité et sorcellerie qu’on essaye de nous vendre.  

Je ne pense pas que le développement personnel soit une chose atroce en soit puisqu’il aide des personnes dans le besoin à vivre mieux, mais le problème, comme beaucoup de choses dans la société capitaliste, c’est qu’il responsabilise les personnes de leur malheur. Si tu es malheureux c’est de ta faute, quelque chose ne va pas chez toi. LE MONDE NE VA PAS BITCH ! Comment tu veux être totalement heureuse dans une société qui te renvoie constamment que tu n’es qu’une merde, et qui d’autant plus exploite ta force de travail pour alimenter les ultra riches? C’est normal de bader! Ce n’est pas parce que tu ne fais pas assez de yoga ou que tu ne brûles pas assez de sauge, mais bien le système qui rend fous les gens. Évidemment que le self-care est essentiel, mais nous ne devons pas nous isoler, le community-care est essentiel aussi et la remise en question du système, ça va avec ! Si on subit toutes les mêmes types de souffrances psychologiques, peut-être faudrait il commencer à se poser la question, que peut-être, ce n’est pas nous le problème, mais bien le monde dans lequel on nous oblige à vivre.  

Dans tous les cas, pour moi, tout ça, ça n’a rien à voir avec la sorcellerie. La sorcellerie est une écologie de l’invisible, elle n’est pas là pour améliorer, au sens capitaliste du terme, notre quotidien. C’est pour ça que quand j’entends des trucs du genre « les sorcières modernes utilisent le tarot, les runes et les cristaux pour obtenir ce qu’elles veulent dans la vie, fini l’image de la vieille sorcière dans la forêt seule et qui rumine », je vois rouge

Déjà, est-ce qu’on peut arrêter de dire que la lithothérapie c’est de la sorcellerie ? S’il vous plait ? Il y a des gens qui essayent d’en vivre. Et même si elle aide à un niveau spirituel, ce n’est pas de la magie ni de la sorcellerie ! Mais par contre il y aura toujours quelqu’un pour se faire un fric fou sur ce genre de choses. D’autre part, c’est quoi ce délire de renier le cliché de la sorcière vieille et méchante dans la forêt ? On a déjà oublié que c’est cette image qui met en danger le patriarcat car elle fait peur, et qu’elle qu’elle revendique la marginalité comme méthode de survie aux règles sociétales imposées ? La vieille de la forêt devrait être notre exemple de libération et non pas une image de la féminité qu’on renie ! Elle est libre et sauvage et elle s’en tape des injonctions de la société ! De plus, on nie son existence, alors que ces sorcières là qu’on essaye de renier avec cette nouvelle mode de « la sorcière moderne » existent vraiment ! Il y a, dans tous les pays et de tout temps, des sorciers et sorcières qui vivent isolés du monde jusqu’a un âge avancé car leur « boulot » ne leur permet pas de vivre en communauté. Ielles sont les maîtres du désordre, ceux qui vivent dans la liminarité. L’affirmation selon laquelle la magie n’existe pas vraiment mais qu’elle est juste une sorte de PNL pour mieux vivre dans la société est fausse et nocive. Nous sommes les dépositaires d’une sagesse qui a perduré malgré les diverses inquisitions religieuses et autres fanatismes obscurantistes au cours des âges et c’est de notre responsabilité si l’on se considère sorcière de ne pas l’être exclusivement sur instagram et de le faire aller plus loin qu’un but exclusivement commercial ou du développement personnel. 

Comme pour beaucoup de sujets politiques, le système se les reapproprie pour les rendre lucratifs et les anéantir en leur enlevant leur côté subversif et dangereux. Ce qui est lamentable c’est que beaucoup de personnes tombent dans le panneau. Du coup maintenant, sur les réseaux sociaux, je vois de moins en moins de sorcières ouvertement en contact avec des aspects plus subversifs de la magie comme la sexualité, les fluides ou des déités considérées de l'obscur, par peur de ne pas être assez mainstream, choquer ou perdre de l’audience. J’en fais partie quelque part, c’est pour cela aussi que je ne parle pas trop de mes pratiques en public, ni de celles acceptables ni des autres. Je préfère les protéger de l’égrégore du capital qui est ultra puissant ^^.

 

Lors de la semaine des magies, l'année dernière et cette année, tu as donné un espace d'expression à tout type de personnes : pratiquant ou non la magie, universitaires ou passionné-e-s. Quels sont tes projets pour la suite ? Comment comptes-tu continuer de faire entendre les personnes concerné-e-s par les magies ?

Ma vie va pas mal changer cette année parce que je pense sérieusement à partir de Marseille, du coup je ne sais pas trop comment faire pour la Semaine des magies. J’avais envie de la faire à Montpellier mais c’est beaucoup de travail sans contacts dans une ville que tu ne connais pas, et du coup m’est venue l’idée d’un podcast, mais bon, tu me connais, je n’ai pas une thune et je ne sais pas trop par où commencer. Je me donne du temps. Cette année j’ai envie de ça. Un fanzine peut-être? J’en sais rien, je suis ouverte à plein de propositions. <3 

 

Tu travailles en collaboration avec Petite Scarabée, qui est tatoueuse. Tu réalises pour tes client-e-s des sigils qu'iels peuvent ensuite se faire tatouer. Peux-tu nous expliquer les ressorts d'une telle démarche ?

J’ai connu Mag à la semaine des magies 2018. Elle fait partie d’un collectif de sorcières chaotes qui a fait une performance dans laquelle elle se tatouait un sigil en public. J’ai commencé à proposer de sigiliser les tirages de tarot que je faisais un peu près à la même période, et pour les personnes qui voulaient se le faire tatouer je recommandais toujours son travail. On vient de commencer une collaboration dans laquelle on propose un combo tarot+sigil+tatoo en ritualisant le tout dans son studio. Il s’agit de plaquer les messages sous-jacents du tirage de tarot en les transformant dans un dermotalisman. Je ne peux pas vraiment développer sur cette pratique parce qu’on est encore en train d’expérimenter sur le sujet. Ce que je peux dire c’est que ça va au délà de la magie sigilaire, parce que normalement on est pas censés se tatouer un sigil. Le but du sigil est sa destruction et son oubli, et en le tatouant sur notre peau il devient partie intégrante de notre âme, c’est donc clairement une nouvel outil, et ça, vu qu’on l’a crée de toutes pièces, c’est très chaos ! 

 

Questions en vrac...

Ton mix Soundcloud préféré du moment ?

Je suis obsédée par l’album Ison de Sevdaliza depuis l’année dernière.

 

Tes trois outils magiques préférés ?

Le sang de règles, la mue de peau de serpent et les bâtonnets de fumigation de morelle noire. 

 

Le livre que tu as lu et relu et relu ?

De fiction : Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marqués et en magie La science sécrète de la magie d'Idriès Shah.

 

Un mot pour la fin ?

Une citation de Peter Gray dans Apocaliptic Witchcraft : « En marchant côte à côte avec que l’on nommait « mainstream » mais qui est aujourd’hui de la monoculture, nous nous sommes désenchantées. Nous leurs avons donné nos crocs, griffes et armures de fourrure. Je ne ferais pas partie de ce processus, parce que je choisis de ne pas être complice avec les mêmes forces qui sont en train de détruire la vie sur terre. Il est temps pour la sorcellerie non pas de choisir, mais bien de se souvenir, de quel bord elle est dans cette lutte. » 


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